notre voyage à la découverte du Pérou, de la Bolivie, du Chili et de l'Argentine...

Buenos Aires 1 (dimanche 6 novembre)

Nous avons fait face à l’adversité en commençant par prendre un « desayuno abundante » (autrement dit, un copieux petit-déjeuner) dans un établissement ancien, ouvert en 1954 au rez-de-chaussée d'un immeuble construit vers 1890 par l'architecte Edwin Merry, avenida de Mayo 599, le London City [Confectionary]. Julio Cortázar (1914-1984) y fait référence dans son premier roman, Los Premios écrit en 1960 et en a écrit d’autres, installé à une de tables de l’établissement.


De là, nous avons rejoint l’emblématique plaza de Mayo. En y arrivant, nous sommes passés sous le porche de la Catedral Metropolitana achevée en 1812 et dont l’architecture extérieure s’inspire du… Palais Bourbon à Paris (l’architecte était français…). Le portique à douze colonnes surmontées d’un frontispice sculpté, représente les douze apôtres. Dans une des chapelles latérales, le mausolée du général don José San Martin (1778-1850), « père de la Nation et libérateur de l’Argentine », est gardé par deux jeunes soldats imperturbables. La cathédrale s’enorgueillit évidemment d’avoir eu comme cardinal-archevêque, de 1998 à 2013, un certain Jorge Mario Bergoglio, plus connu maintenant sous l’appellation de pape François.


Une étonnante Vierge à l’enfant

La plaza de Mayo est « l’âme » de Buenos Aires. Elle a été témoin des principaux événements qui ont marqué l’histoire du pays : l’expulsion du vice-roi espagnol et de sa suite par les Porteños, la formation du premier gouvernement argentin le 25 mai 1810 comme le rappelle l’obélisque dressé en son centre, les grands rassemblements de foule au moment du péronisme, le défilé des partisans de la guerre des Malouines (2 avril-14 juin 1982), les grandes mobilisations de soutien à la démocratie au début des années 1980, la mobilisation des « Folles de Mai », ces mères de disparus sous la junte militaire, qui continuent de tourner en rond, coiffées d’un foulard blanc chaque jeudi après-midipour réclamer la restitution de l’identité des bébés volés sous la dictature. 

Un côté de la place est occupé par la « Casa Rosada », le siège de la présidence argentine. À l’opposé se dresse le Cabildo, un des premiers bâtiments officiels coloniaux (siège du Conseil colonial mis sur pied par Juan de Garay en 1580 lors de la deuxième fondation de la ville, puis Conseil de gouvernement en 1810, avant d’être le siège de la plus haute instance juridictionnelle et enfin une prison !).



Au milieu, l’obélisque de dix-huit mètres de haut est entouré au sol de plaques commémoratives et d'une seule en bronze sur le mur est, ne mentionne que les deux noms des premiers officiers morts sur les champs de bataille pour l’indépendance de l’Argentine, Felipe Pereyra de Lucena et Manuel Artigas.


Un peu sur le côté a été inauguré en 1873 un monument équestre au général Manuel Belgrano (1770-1820), un des principaux chefs de la guerre d’indépendance. Il est montré en train de hisser le drapeau national qu'il a créé. A ses pieds, des galets avec des noms ont été déposés en hommage aux victimes des émeutes de la crise financière de décembre 2001 (39 morts), le tout entouré de parois transparentes pour sanctuariser le lieu. 


Or, il faut par contre vraiment bien chercher pour trouver une évocation de la dictature qui, elle, a fait environ 30 000 morts, dix fois plus que la dictature chilienne ! Une stèle discrète représente une tête de femme stylisée avec un fichu sur la tête pour évoquer ces mères à la recherche de leurs enfants disparus. Rien d’autre ! Omerta et déni complets ! Nous avons quitté la place avec une certaine amertume d’autant que nulle part ailleurs dans Buenos Aires, nous n’avons connaissance d’un quelconque musée, d’une place, d’un monument qui seraient consacrés à cette période noire de l’histoire de l’Argentine (1976-1983) et seraient dédiés à ses nombreuses victimes. Depuis, nous avons appris que la tristement célèbre ancienne école mécanique de la Marine, assez éloignée du centre ville, abrite, depuis 2004 seulement, une exposition accessible au public uniquement le week-end…

Le très discret monument aux « mères de la place de Mai »

Nous avons poursuivi notre déambulation dans le quartier. L’avenida de Mayo était rendue en partie piétonnière pour accueillir des stands à l’occasion d’une fête célébrant les relations entre Buenos Aires d’une part, l’Espagne et le Portugal d’autre part.



Un taxi nous a déposés à proximité de l’imposant portail du Cementerio Recoleta, qu’il est fréquent de rapprocher du Père-Lachaise. Première différence : l’entrée dans les cimetières parisiens est gratuite, pas pour les étrangers au Cementerio Recoleta. Deuxième différence : la densité des édifices ; panthéons et mausolées sont mitoyens, aucun espace n’est perdu ici. Troisième différence : dans la majorité des édifices, on n’inhume pas les cercueils, on les dépose sur des étagères, il reste apparents aux yeux des vivants et malheureusement suivent la destinées des édifices quand ceux-ci sont laissés à l’abandon. Pour le reste, c’est un lieu à ne pas manquer à Buenos Aires. Il a été conçu en 1822 par l’ingénieur français Prospère Catelin et occupe cinq hectares. Plus de 90 panthéons ont été classés monuments national historique. Les mausolées les plus populaires sont ceux de Maria Eva Duarte de Perón (1919-1952), la fameuse Evita, Luis Federico Leloir (1906-1987), un biochimiste, Prix Nobel de chimie en 1970, et Adolfo Bioy Casares (1914-1999), dandy, grand voyageur et écrivain. 





Mausolée de la famille Duarte où est enterrée Eva Peron




En ressortant, nous avons jeté un coup d’œil sur l’iglesia Nuestra Señora del Pilar (1732), qui appartenait au couvent des Récollets dont le verger a été amputé pour créer le cimetière. Un vaste espace vert jouxte le cementerio et l’iglesia. La Plaza Francia est un ensemble de pelouses très prisées des jeunes, des musiciens des rues et des vendeurs à la sauvette par une belle journée dominicale comme aujourd’hui, et qui accueille le week-end une feria, sorte de marché artisanal dans un style un peu bohème. La place est dominée par le monument de la France à l'Argentine d’Emile Peynot, offert par la communauté française à l'occasion du centenaire et inauguré en 1910. Ses quatre bas-reliefs en bronze évoquent des faits historiques centraux de l'histoire des deux nations. Les deux figures féminines qui surplombent le monument symbolisent l'Argentine et la France, guidées par un ange qui personnifie la Gloire. Le monument comporte également des plaques commémorant diverses personnalités d'origine française.


Un peu plus loin, le Museo nacional de Bellas Artes présente une riche collection d’oeuvres du XIIe au XXe siècle, comme on peut en voir dans d’autres musées du monde, notamment des toiles des écoles européennes les plus significatives, mais le clou de la visite est assurément l’exposition de vingt-quatre « tablas » sur « los enconchados de la conquista de México » [« Les décortiqués de la conquête du Mexique »], œuvre de Miguel et Juan González, deux peintres résidant en Nouvelle-Espagne, commandée en 1698 par Carlos II. Elles retracent l’épopée des conquistadores du débarquement d'Hernán Cortés à San Juan de Ulúa et du naufrage des navires jusqu'à la chute de Tenochtitlán et la reddition de Cuauhtémoc. Les artistes ont utilisé la technique du décorticage - d'influence orientale -, qui consiste à incruster de la nacre avec une préparation en plâtre sur un support en bois doublé de toile de lin. Les couleurs sont irisées aux reflets de la nacre. « Articulant des scènes narratives très condensées visuellement, chaque panneau relate divers épisodes de la destruction du Mexique aztèque par les Espagnols. Moctezuma et Hernán Cortés en sont les figures centrales, bien que le rôle de Doña Marina — la Malinche —, qui a dirigé l'expédition espagnole, ne soit pas mineur. Mais surtout, ce sont le peuple et les armées en présence qui occupent l'essentiel du récit ».


Cranach l’ancien

Berthe Morisot

Edgar Degas

Auguste Rodin  “la Terre et la Lune”

Paul Michel Dupuy « Sur la terrasse »

Victor Gabriel Gilbert « Paysanne arrosant »


Scène de la vie coloniale





Objets de l’époque précolombienne



La Recoleta dont font partie le cimetière, la plaza Francia et le musée, est un des quartiers de Buenos Aires qui pourraient très bien se situer dans une ville européenne à en juger par le style architectural des immeubles, l’agencement des avenues et des rues ombragées. Son nom provient du couvent édifié par des frères récollets en 1716. Le quartier chic par définition avec des boutiques de luxe et des immeubles résidentiels ! On y trouve plusieurs ambassades (Brésil, France, Nonciature). On y voit aussi malheureusement - crise économique aidant - de très belles demeures classiques, inoccupées et laissées apparemment à l’abandon. Un patrimoine en souffrance !


Le brunch du London City étant lointain, nous avons testé vers 19h00 une institution locale, la Pizzeria Güerrin, Corrientes 1368, fondée en 1932. Nous avons été bien inspirés d’y aller tôt car en en ressortant nous avons constaté que des files d’attente (à emporter et restaurant) s’allongeaient dans la rue, malgré la taille du restaurant qui est une véritable ruche vibrionnante. A peine est-elle libre, une table est débarrassée et dressée de nouveau dans la minute qui suit. Disons-le tout de suite, non la pizza servie n’est pas « la migliora pizza del mundo », mais sans doute la plus généreuse en fromage (une vraie fondue savoyarde !), une des plus copieuses (nombre de clients repartent avec un doggy bag) et le service est d’une rare efficacité et avenant.



L’avenida Corrientes a une longue histoire. Au début du XXe siècle, elle était connue comme un lieu de débauche par excellence avec ses maisons-closes. Leur fermeture en 1919 a laissé le champ libre aux théâtres, aux music-halls et aux cabarets. Le soir, surnommée le Broadway argentin, elle est un spectacle à elle seule. Une foule hétéroclite déambule, fréquente bars, restaurants, salles de spectacles, boutiques de souvenirs. Nous avons passé un bon moment à regarder les prestations auxquelles se livrent dans la rue de couples de danseurs de tango, pour gagner quelque argent. Ils sont jeunes et élégants, dansent avec sérieux. Dans ses 1000 facettes, le tango est rapide, ses figures sont bien rythmées. C’est une danse extrêmement sensuelle !

La soirée était pimentée car se jouaient apparemment plusieurs matchs de la ligue de football argentine. Pour prévenir tout débordement, la police avait déployé pas mal de moyens. Les supporters agitaient des drapeaux bleus et blancs, mais étaient encore calmes quand nous avons quitté les lieux pour rentrer à pied, histoire d’éliminer quelques calories…

El Calafate - Buenos Aires (samedi 5 novembre)

Journée de transhumance qui s’annonçait assez banale… Départ matinal (8h00) en bus depuis la gare routière d’El Chartén pour l’aeropuerto Comandante Armando Tola d’El Calafate… Itinéraire effectué en deux heures trente comme à l’aller au milieu de la pampa. Restait à tuer le temps jusqu’à l’heure du décollage de notre vol AR 1871 d’Aerolineas Argentinas à destination de Buenos Aires (14h40). Pas grand chose à faire sinon lire et surfer en fonction des caprices de la free wi-fi de ce petit aéroport provincial… 




Survol d’El Calafate au décollage 

Pour ce « vuelo de cabotaje » (belle expression pour désigner un vol domestique), notre Boeing 737 a rallié la capitale argentine en trois heures un peu longuettes et atterri sur une des pistes de l’aeropuerto Jorge-Newbery (à ne pas confondre avec l’aeropuerto internacional Ministro Pistarini plus au sud).

Dernière étape pour moi (0livier jouant en principe les prolongations), Buenos Aires est avant tout une métropole de 13 millions d’habitants qui s’étend sur près de 200 km, le long de l’estuaire du río de la Plata. La ville même de Buenos Aires ne compte « que » 3 millions d’habitants. Le tango qui me fait toujours penser à mes parents, y est né dans les bas-fonds du port. Tout commence par un petit village construit en 1536 près du río de la Plata et baptisé par Pedro de Mendoza, Nuestra Señora del Buen Ayre (Notre-Dame du bon vent). Détruit par les indigènes, eux-mêmes anéantis peu après, le village est rebâti un peu plus au nord. Dès 1778, Buenos Aires devient capitale du Vice-Royaume de la Plata créé deux ans plus tôt pour s’affranchir de la tutelle de Lima, et qui contrôle alors la Bolivie, le Paraguay, l’Uruguay et l’Argentine. Les Argentins font sécession en 1810 et chassent le vice-roi espagnol. L’indépendance définitive est proclamée en 1816.

L’arrivée sur Buenos Aires

Or donc tout s’annonçait sous les meilleurs auspices pour commencer à découvrir dès ce soir la capitale argentine. C’était compter sans un coup du sort, comme nous en avons connu sous d’autres cieux en début de voyage. Là au contraire, c’est dans la dernière ligne droite !… 

L’aéroport a mis en place un système sophistiqué de gestion du flux des taxis. Un QR Code (encore faut-il y accéder) calcule le prix de la course en fonction de la destination et de l’heure. Le passager présente alors quand son tour arrive dans la fille d’attente au chauffeur qui se présente, les infos qui s’affichent (adresse et prix de la course). 

Forts des éléments réunis, nous avons embarqué à bord d’un taxi patenté, mais, à la réflexion au bout de deux cents mètres, le chauffeur a décliné la course en raison de restrictions à la circulation dans le quartier concerné en raison de manifestations festives et des risques d’embouteillages. Retour à la case départ dans une ambiance qu’on imagine facilement… Sortie du véhicule dans la confusion et recherche d’un nouveau taxi, trouvé rapidement. C’est une fois monté dans le 2e taxi qu’Olivier s’est rendu compte qu’il avait oublié son sac à dos (qui ne contenait heureusement ni papiers ni argent) dans le premier ! Par chance, il avait photographié la plaque professionnelle du taxi. Il fallait le retrouver…

Aussi étonnant que cela paraisse, la police argentine de l’aéroport s’est révélée incapable « vu l’heure » (?) d’identifier un chauffeur de taxi à partir de sa plaque professionnelle (et de tenter de le joindre) !!! S’ajoute le fait qu’il fallait se lancer dans une procédure de dépôt de « plainte ». L’heure tournant, nous avons jeté l’éponge comptant explorer une autre voie de recours.

Restait la question d’accéder malgré à notre logement malgré les restrictions à la circulation. Finalement, un chauffeur plus téméraire a accepté de nous déposer à proximité. Objectif atteint vers 20h00 ! Au moins avons-nous la garantie d’un toit ce soir. Il est situé dans un immeuble moderne du centre ville, spacieux, mais bruyant et dépourvu de toutes les petites attentions dont nous avons bénéficié à El Chartén de la part de notre hôtesse si scrupuleuse, ne serait-ce que pouvoir de se faire un café ou un thé.

Un peu sonnés par cette mésaventure, nous sommes ressortis dîner dans un restaurant de quartier sympathique et avons croisé effectivement des cortèges festifs sans trop comprendre les tenants et aboutissants de la fête. Mais le cœur n’y était pas et la lassitude sur le coup de 22h00 se faisait sentir. Olivier a initié au retour une procédure de « déclaration d’objet perdu dans un taxi » par messagerie. Il n’y a plus qu’à croiser les doigts…





El Chalten (vendredi 4 novembre)

La toux sèche a fait un retour en force depuis vingt-quatre heures (allergie ? pollen printanier ? le village est un tapis de pissenlits en pleine floraison !). Bref, une nuit quasiment blanche… Olivier n’est pas non plus en grande forme. Il est temps que nous fassions un petit bilan de santé en France incluant un pneumologue…


El Chaltén est par définition un village de marcheurs. Certes, les habitants ont leurs véhicules, mais pour les touristes qui, comme nous, ne se déplacent pas en groupe avec vans ou bus, tout le monde est logé à la même enseigne et déambule en tous sens pour aller d’un point à un autre, d’un hôtel à un bar, d’un logement au supermercado, du cœur de village au point de départ d’une randonnée. Aucun transport en commun dans le village au demeurant étendu et aucun des rares taxis n’est en maraude, il répond seulement à des appels téléphoniques…


Carburant à la vitamine C, nous avons entrepris vers 10h30 une dernière randonnée (tout a une fin !), en empruntant la senda a Laguna Torre. La balade fait normalement 9 km avec des fluctuations d’altitude. N’ayant plus le même tonus qu’il y a quarante jours, nous avons limité nos ambitions en allant un peu plus loin que les trois premiers kilomètres, ce qui représente tout de même un dénivelé de 270 m par un sentier qui n’est pas facile, car souvent très rocailleux, auquel il faut ajouter une prime de 50 m (soit un total de 320 m) pour avoir un peu poursuivi au-delà du col pour profiter d’un belvédère en contrebas, offrant une vue sur la Torre et les cimes qui l’encadrent, avant de rebrousser le chemin. Et toujours les mêmes conditions climatiques exceptionnelles !






Un premier mirador baptisé Cascada Margarita au km 0,7 permet de suivre un torrent qui par bonds successifs dévale la pente abrupte et se jette dans le río Fitz Roy au moment où celui-ci franchit un canyon.




Le mirador del Torre au km 2,5 est encore loin de la Laguna Torre, mais offre une vue d’ensemble de la chaîne avec bien sûr en vedette le Cerro de la Torre et un glacier chaotique au pied du Cerro Ñato (2797 m) et du Cerro Adela (2938 m).


Le Cerro Torre




Le cadre du pique-nique est très différent d’hier, mais comme hier nous nous sommes sentis en communion avec cet environnement. Nous avons fini la journée au calme de notre logement.